PAIX & SECURITE

Un contexte de menaces globales

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  Comme on l’a dit du nuage de Tchernobyl, le salafisme ne s’arrête pas aux frontières. Depuis 2001, l’idéologie de Al Qaïda et de l’Etat Islamique se propage de manière irrésistible sur les cinq continents. De l’Australie aux Etats-Unis, du Nigéria à la France, de la Somalie au Canada, de l’Espagne au Mali, le terrorisme islamiste n’épargne désormais aucune partie du globe. Aucun pays n’est à l’abri. Il touche de manière indiscriminée des pays avec une minorité musulmane plus ou moins importante et enrôle même des convertis d’ascendance non-musulmane. Le salafisme djihadiste a plusieurs visages, plusieurs acronymes, mais une seule finalité : islamiser la Terre et éradiquer les hérétiques, les apostats, les impies, les athées et autres agnostiques. Le projet de société de ces entités terroristes peut se résumer à la stratégie de tolérance religieuse zéro. La mise en œuvre de cette politique radicale en par l’Etat islamique en Syrie et en Irak s’est traduite par le déplacement, l’esclavage, le nettoyage ethnique des minorités Yazidis, des chrétiens d’Orient et des chiites ; et le génocide culturel contre la cité antique de Palmyre et les vestiges préislamiques dans toute la région mésopotamienne. En effet, la destruction par explosion du Temple de Baalshamin à Palmyre le 23 août 2015 par l’EI, a été qualifié par la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, de « génocide culturel ».

Le « Nous » salafistes est un « Nous » exclusiviste qui ne supporte pas la voisinage d’« Autres ». Il est mu par une logique conquérante, niveleur des courants islamiques et néantisseur de toute altérité (passée comme présente). Il fonctionne comme une sorte de totalitarisme, par sa prétention à englober la totalité de la vie humaine (religieuse, économique, politique, artistique etc.) dans un monisme (univocité) du pouvoir et de la vision du monde.

Il s’agit pour eux pour débarrasser la société du mal, d’éradiquer les non-musulmans et les faux-musulmans. En une décennie, l’islamisme est passé d’une phase hibernale à une phase éruptive, d’un état nébuleux à l’état solide. Des branches d’Al Qaïda dispersés aux quatre vents, des montagnes d’Afghanistan aux déserts d’Arabie et du Sahara, nous en sommes arrivés à un proto-Etat Islamique qui conquiert des territoires, y installe une administration, prélève l’impôt et bat monnaie. Plus qu’un confetti territorial empiété sur l’Irak et la Syrie en désintégration politique, l’Etat Islamique (EI ou Daech), qui s’y installé, a dévoilé l’ambition ultime de l’idéologie salafiste : la restauration du Califat. L’obsession de l’âge d’or de l’islam et le mythe califal, sont les deux éléments caractéristiques du salafisme (qui étymologiquement peut-être traduit comme un passéisme). Le projet de restauration porté par l’EI a suivi une évolution graduelle, avant la proclamation du Califat, il n’existait qu’une dawla islamiyya fil iraqi wa cham [l’État islamique en Irak et au Levant]. La dénomination iraqi wa cham [en Irak et au Levant] a été ensuite supprimée pour signifier la déterritorialisation et l’universalisation de la dawla [Etat islamique]. Symboliquement, le dynamitage de la frontière Sykes-Picot, entre l’Irak et la Syrie, représente une sédation d’une blessure narcissique causée depuis 1916 par l’impérialisme européen. A l’instar de la conférence de Berlin de 1884, les accords de Sykes-Picot de 1916, ont redessiné le Proche-Orient à la règle et au compas en deux zones sous influence française et britannique. Le califat est négation absolue de l’Etat-nation, il se veut une structure politique aux frontières extensibles à l’infini.

Le calife autoproclamé le 29 juin 2014 à Mossoul, Abou Bakr al-Baghdadi, a posé deux actes fondateurs pour consolider les fondations de sa cité d’Allah. D’abord, dès le 29 juin 2014, il enjoint à tous les musulmans de lui prêter allégeance et de reconnaitre son autorité comme guide la Oumma (Communauté des croyants). Le califat est autorité politique bicéphale qui couple le rôle de chef politique et de guide spirituel. Pour motiver ses adeptes, il a même usé d’un parallèle avec la hidjra du prophète en appelant chaque musulman à imiter l’exil (hidjra) de Mahomet à Yathrib (aujourd’hui Médine) en 622. À ses yeux, Raqqa serait devenue la nouvelle Médine, ville qui servit de base-arrière d’où le prophète Mahomet lança sa guerre victorieuse qui assura le triomphe de la religion musulmane dans la péninsule arabique. Ensuite, le 4 juillet 2014, Abou Bakr al-Baghdadi, lançait un appel aux ressources humaines de bonnes volontés à venir faire tourner l’Etat qu’il venait de fonder, en ces termes : « Ô musulmans, d’où que vous soyez, si quelqu’un veut faire son hidjra, vers l’État islamique, laissez-le faire, car la hidjra sur la terre de l’islam est une obligation […] Je fais un appel particulier aux professeurs, aux juristes (de la charia), et surtout aux juges, à tous ceux qui ont une expérience militaire, administrative, aux médecins et aux ingénieurs dans leurs différents champs de spécialisation, nous les appelons à craindre Dieu et à faire leur hidjra ». Il faut noter que cet appel n’est valable qu’aux membres de la Oumma acquis à l’islam sunnite et aux convertis éventuels tentés par cette Terre promise où règnerait la Charia. Comme vous vous en doutez, cet appel n’est pas resté lettre morte. Ces deux gestes de bâtisseurs d’empire de la foi auront pour conséquences d’attirer des milliers de combattants (venus du Maghreb, de la Péninsule Arabique, d’Europe ou d’Amérique etc.) et leurs familles, susciter des déclarations d’allégeance de Boko Haram entre autres, qui deviendra l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest.

Alors qu’Al Qaïda avait pour visée de semer la terreur en s’attaquant aux citoyens et intérêts occidentaux, l’Etat Islamique entretient la modeste ambition d’étendre le califat à la planète toute entière. Le jihad salafiste, se métamorphose continuellement et renouvelle son discours et ses pratiques guerrières. Aujourd’hui, elle est à sa troisième génération, celle du « jihad global », celle qui colonise des territoires et étend son emprise sur internet. Le jihad global, c’est un programme méthodique et positif de domination du monde par : (1) la construction d’un Etat islamique qui a vocation à recouvrir la surface de la terre, (2) l’incitation à la constitution d’émirats disséminés à travers le monde, (3) l’établissement de franchises et la distribution de licences d’exploitation à des sous-traitants plus ou moins aguerris, (4) l’incitation à des actions violentes sporadiques opérées par des commandos infiltrés ou des cellules dormantes téléguidées de l’extérieur. Même le mode de recrutement a été perfectionné : inondation des réseaux sociaux par une propagande agressive inspirée des codes hollywoodiens, hameçonnage de jeunes gens déstructurés sur internet grâce à une publicité ciblée, miroitement d’une cité idéale régit par les préceptes d’Allah…

Loin d’être archaïque, l’idéologie jihado-salafiste emprunte les mêmes autoroutes que la mondialisation des biens et des modes de vie, les mêmes flux que la circulation des objets technoscientifiques dans les espaces réels comme virtuels. Même si elle prône un retour en arrière, la nouvelle génération du jihad use de moyens d’action à l’avant-garde de la technologie. Elle s’enchevêtre dans les fils et les flux du local et du global, des centres et des périphéries pour s’étendre sur le marché global de l’offre et de la demande de radicalité. Bref, elle est d’une complexité mouvante et évanescente qui doit mobiliser une expertise qui ne se paie pas de mots, mais qui pense à nouveaux frais. Pour comprendre la nature chimérique de la menace, il faudrait initier une contre-enquête ponctuée d’autopsies, de profilage ou de victimologie, afin de mieux rendre compte de la généalogie et des métamorphoses du salafisme contemporain.

À la manière d’une hydre de Lerne, à chaque fois qu’on coupe une tête, il en repousse des nouvelles plus monstrueuses et redoutables encore. La décapitation d’Al Qaïda a permis l’irruption de l’Etat Islamique, l’exécution de Ben Laden a laissé la place vacante à Abu Bakr Al Baghdadi, laissant craindre le scénario d’une guerre sans fin ou d’une guerre perdue d’avance. On évoque souvent le terme de « guerre asymétrique » pour caractériser cette drôle-de-guerre qui oppose des armées conventionnelles à des groupes fluides et plus ou moins organisés. La complexité et la difficulté de ce conflit singulier tiennent à la nature de l’ennemi. Il est protéiforme et insaisissable, polymorphe et infrangible. De cette nature atypique résulte la difficulté de le combattre. Il correspond à un corps de doctrine, à une idéologie, une mode d’action et à une ambition totalitaire.

 Pour ce qui concerne l’Afrique, il est urgent de penser la spécificité du danger qui menace ruine des pays fragiles et peu pourvus en moyens de riposte militaire, politique et idéologique. Même si la tumeur est géographiquement localisée, les guerres successives menées depuis le début des années 2000 par les puissances occidentales et régionales sur le théâtre moyen-oriental ne semblent circoncire la propagation des métastases du cancer djihadiste. Il se posera la question de l’usage de la force et de la bonne proportion du recourt aux des moyens conventionnels de la guerre.

A ce stade, rien ne semble enrayer durablement l’expansion du domaine de séduction du djihadisme en Afrique. Il bénéficie pour sa propagation d’accélérateurs locaux que sont la pauvreté, la frustration, la corruption, la défectuosité des appareils sécuritaires et l’absence de vision géostratégique à l’échelle continentale.

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