DEMOCRATIE & GOUVERNANCE

Déclaration d’insurrection à l’endroit des intellectuels togolais par ces temps de crise

PNT LOGO
     « La lâcheté intellectuelle est devenue la véritable discipline olympique de notre temps », cette remarque péremptoire a été formulée par le philosophe et sociologue Jean Baudrillard, au crépuscule de sa vie. Aux Olympiades de la lâcheté, le gotha du ghetto universitaire togolais a de fortes chances de ravir l’or, tant la fine fleur des enseignants et chercheurs du pays brille par son silence et sa passivité en ces temps de crise politique d’amplitude historique. Tant le déclin du courage dans les rangs des hommes d’esprit reste un trait saillant de l’époque. Il ne s’est pas trouvé un seul « intellectuel » pour s’émouvoir de la répression policière d’un régime confit dans la violence sociale et politique, ni s’affliger d’une tribune appelant à un usage proportionné de la force dans la répression des marches populaires. Il n’y aura donc pas de Charte 77 contre la banalisation de l’État policier au Togo, ni de mobilisation générale contre la normalisation du droit mal-à-droit. Depuis 2017, il n’y a eu guère que des prises de positions éthiques sporadiques et peu tranchées d’universitaires, par crainte, sans doute, de perdre leurs réseaux d’influence, et de connivence, ou les bonnes grâces de l’establishment politique. Tombés dans la chausse-trappe de la « neutralité axiologique » ou obnubilés par l’engrenage mandarinal de l’ascension dans les grades universitaires ou administratifs, nos chers « clercs laïcs » préfèrent s’enfermer dans leurs tours d’ivoire théoriques ; quand ils ne jouent pas aux « intellos organiques » à la solde du pouvoir. Les intellectuels, au sens strict, sont tous les producteurs de signes, d’œuvres ou de biens symboliques dans les domaines culturel, scientifique, esthétique, littéraire, idéologique, etc. À partir d’ancrages universitaires ou de la notoriété acquise dans un champ culturel donné, ceux-ci interviennent, quand les circonstances l’exigent, dans le débat public pour donner l’heure juste. Censés veiller sur le baromètre éthique du pays, la plupart des universitaires togolais ont étrangement abdiqué ce rôle de vigie.

   Pire : certains semblent miser sur la défaite du peuple, dans le bras de fer qui l’oppose au règne de l’arbitraire. Abonnés absents d’une histoire qui s’écrit au sang d’encre d’un peuple exsangue, ces resquilleurs refusent de payer le prix du courage de la vérité. Alors, dans le désert de la vraie pensée s’insinuent, faute de mieux, les oukases de (web)activistes qui ne sont pas toujours des lanternes, plutôt bruyants et opiniâtres, mais dépourvus de profondeur. L’étrange défaite de la démocratisation du Togo s’explique, en grande partie, par l’incurie d’une classe politique de l’opposition pas spécialement inspirée ; mais une part non négligeable revient à la couardise ou la défection des esprits les plus brillants sur le front des luttes politiques. Et si, de temps à autre, les saillies du retraité Ayayi Togoata Apedo-Amah, les sorties de Sami Tchak ou de Kossi Efoui, les interventions de Magloire Kuakuvi crépitent, réverbèrent, déstabilisent ; elles sonnent aussitôt creux face à la passivité de leurs petits camarades. Cette attitude semble indiquer que nos chers notables universitaires se vivent comme des membres d’une classe de privilégiés qui a succombé à la tyrannie de ses intérêts et à l’attrait d’un tyran qu’ils s’échinent, pour certains, à rendre moins rebutant. Sont-ils, pour autant, perdus pour la cause de la justice ?  

    Il n’est jamais trop tard. La préférence pour cette neutralité académique, paradoxalement favorable au régime togolais, se paie sur le dos de l’utilité sociale des intellectuels. Contrairement à une certaine idée reçue, il est possible de tenir ensemble l’autonomie du chercheur et l’engagement dans l’action politique. Le désengagement, à certains égards, dissimule un engagement contre l’engagement. La coupure entre théorie et action, entre science et politique, est purement fictive. Il n’y a pas de philosophie, de science politique, de droit, de sociologie, d’histoire qui soient dépolitisables. Tout est politique. Le projet de l’éducation consiste, pour nos chers enseignants-chercheurs, à armer intellectuellement des étudiants pour affronter le monde tel qu’il va, sans fard ni faux-fuyant. Sous quel type perverti de régime vivons-nous ? À quoi bon plaquer des modèles lointains, dans le temps et dans l’espace, quand le Togo se donne à analyser comme un laboratoire d’expérimentation politique qui met à rude épreuve les archétypes qu’enseignent les manuels de cours ? Au demeurant, l’anatomie du régime togolais ne ferait-elle pas faire un grand bond à la théorie politique ? En réconciliant discours et action, les universités du Togo doivent redevenir le bouillon de culture des formes de radicalités politiques qui provoquèrent jadis le séisme du 5 octobre 1990. Avant-poste d’observation ou incubateur de changements, elles se doivent de scruter les dynamiques profondes travaillant la société togolaise et accompagner les mutations positives. De plus, les universitaires togolais ne doivent pas être des alliés objectifs d’un régime dégénéré, mais d’inépuisables ouvriers de la vérité. La raison d’être de l’enseignement n’est pas la diffusion d’une vision lénifiante, apaisée, édulcorée et tronquée du monde. Au contraire, elle devrait enseigner aux étudiants à ouvrir les yeux sur leur environnement social pour en distinguer les nuances et savoir fourbir des concepts et outils d’analyse qui subvertissent les certitudes et inquiéter les systèmes de pouvoir.

  Le rôle de l’intellectuel n’est pas de professer la philosophie des ténèbres dans la Cité, mais de fortifier l’État de droit.  Il est d’appeler clairement à la désobéissance, à l’insoumission, à l’insurrection, quand les circonstances l’exigent. L’intellectuel, trouble-fête des pouvoirs et poil à gratter des puissants, est un antidote contre l’engourdissement qui menace d’engluer le cerveau social. Son magistère lui confère la responsabilité de dénoncer l’injustice, subvertir l’autorité, soumettre la politique à l’éthique. Il ne doit redouter ni le bûcher médiatique ni les geôles des tyrans, car il est un rempart des faibles contre les abus de tous les pouvoirs.

Il est temps pour les intellectuels togolais de sortir de leur sommeil dogmatique et d’entrer prestement en état de veille critique et de haute vigilance civique. Il est temps pour eux d’entrer en insurrection. Il n’est point question de rallier ou de se substituer aux oppositions togolaises, mais de défendre, dans l’épaisseur de leurs mots, la cause du peuple et la force du vrai.

 

Intellectuels du Togo et de ses diasporas, il est temps de donner chair à l’insurrection !

 


1er février 2019

DECLARATION D’INSURRECTION INTELLECTUELLE – PNT-

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s