DEMOCRATIE & GOUVERNANCE

Critique de la déraison oppositionnelle

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    Ainsi donc la rivière impétueuse a fini par regagner son lit. Des assauts enfiévrés de marées humaines de togolais dans les rues du pays, défiant l’insolence d’un pouvoir déréglé, il ne subsiste qu’un mince filet de partisans prêts à s’engager dans une bataille jusqu’auboutiste le 13 avril prochain. L’«unicité d’action» tonitruée comme un «don divin» n’a pas vaincu la durée. Il ne fallait pas être devin pour prévoir l’implosion d’une coalition de circonstance dont l’unique ressort était une solidarité artificielle fondée sur un marché de dupes politique et social. Dans la foulée de la fragmentation de la coalition (C14), l’admirable courage des Togolais, leur goût frondeur pour l’alternance et leur volonté irréductible ont fondu en mélancolie démocratique. La cause est perdue, nous disent les éternels renonçants, pour tenter de tenir à distance l’inquiétude infertile. Des esprits chagrins, eux, pour faire commerce des espoirs flétris, flattent le peuple et « tiennent boutique de son désarroi ». Pour ces derniers, la cause est entendue, il faudrait instamment réengager le peuple dans une action insuffisamment réfléchie. L’immobilisme, voilà l’ennemi, disent-ils. Contre les forces du pourrissement, les oppositions togolaises opposent le scénario du statu quo ou celui de la fuite en avant. Dans ce désert stratégique, il devient facile pour les uns de trahir leur mission et pour les autres d’enivrer les Togolais aux vapeurs faciles du sacrifice. Ces deux postures forment le visage immaculé de la déraison oppositionnelle au Togo. Cette maladie de l’esprit est un des traits marquants de l’impuissance politique qui mine les oppositions togolaises. Pour s’immuniser contre ce fléau, il est impérieux de passer l’agir oppositionnel au filtre de la radicalité du questionnement et de la critique. C’est dans le sursaut du sens que réside le salut de la lutte du peuple togolais.

   Entendons-nous bien, la critique ne désigne pas un examen sceptique, mais vise à démêler les choses. Elle n’est pas une mise en cause de personnalités, mais une interrogation sur nos capacités à nous connaître et à anticiper sur l’à-venir. Avant de penser ou d’envisager agir sur le réel, il faut s’interroger sur les forces et lacunes de notre tour de pensée. En deux mots, il faut cultiver l’intelligence de nos faiblesses. Dans cette optique, il nous est apparu urgent d’examiner trois failles structurelles dans la curasse de la stratégie des oppositions togolaises. Des vulnérabilités qui sont le fait d’une erreur de diagnostic préjudiciable à l’efficacité de la lutte.

 (1) Les malheurs de l’obsession du bouc émissaire

« Si tout homme politique togolais est un traître qui s’ignore, la question ne se pose plus au niveau des individualités mais de la perversion de leur système de pensée, de références et de valeurs. »

   L’histoire de la transition démocratique togolaise, sans cesse remise en chantier, se confond, du point de vue de ses acteurs et de l’opinion publique, à une longue lamentation scandée par une litanie de noms de traîtres. C’est une constance politique, à chaque rendez-vous manqué avec l’histoire, pour s’expliquer les ratés ou les échecs, les oppositions togolaises égrainent un chapelet de félons. Joseph Kokou Koffigoh, Edem Kodjo, Gilchrist Olympio et désormais Jean Pierre Fabre et Brigitte Adjamagbo-Johnson ont été tour à tour ostracisés ou couverts de soupçons. Outre le fait qu’en la matière, il règne une absolue présomption de culpabilité, le propos n’est pas ici de nier d’éventuels agissements insincères ou de plaider systématiquement la faute collective, mais de reposer les termes du problème. En inversant la perspective, l’obsession du bouc émissaire trahit un refus de mettre en cause l’esprit de système en gageant tout sur de supposées défaillances individuelles. Si tout homme politique togolais est un traître qui s’ignore, la question ne se pose plus au niveau des seules individualités mais de la perversion de leur système de pensée, de références et de valeurs. De plus, la chasse aux traîtres n’est que le faux nez de l’impéritie d’une classe politique de l’opposition qui a coutume de sacrifier un ou plusieurs des siens à la vindicte populaire, quand le vent tourne, pour ne pas remettre fondamentalement en cause son organisation, son fonctionnement et son infertilité stratégique. L’art de lâcher la proie pour l’ombre, en somme. Ainsi elle s’exonère de tout devoir d’inventaire et de toute autocritique en se purgeant des traitres imaginaires ou réels. Business as usual, elle repart pour un autre tour de piste.

(2) Les leurres du romantisme révolutionnaire

« imputer l’échec de la coalition à l’arrêt « unilatéral » des marches est factuellement faux et stratégiquement ruineux. »

   Si la révolution togolaise n’a pas abouti en 2018 c’est, assure-t-on, parce que le « seuil critique » de marcheurs n’a pas été atteint et/ou parce que la coalition a commis la faute tactique de concéder l’arrêt « unilatéral » des manifestations de rue au seuil du tournant diplomatique de la crise. Ces deux contre-vérités ont été martelées ad nauseam qu’elles ont fini par devenir la doxa dominante. Cependant, imputer l’échec de la coalition à l’arrêt «unilatéral» des marches est factuellement faux et stratégiquement ruineux. Commençons par rappeler un fait d’histoire récente : sous l’égide des diplomaties ghanéenne et guinéenne, le 2 février 2018, « tous les acteurs au dialogue conviennent de la suspension des manifestations publiques à compter de la publication de la date dudit dialogue » moyennant la satisfaction de mesures d’apaisement dont la libération des détenus politiques, le retour des exilés et des déplacés, la levée de l’état de siège de facto imposé dans trois villes, ou encore l’arrêt du référendum constitutionnel unilatéral prévu en 2018. Même si toutes ces revendications n’ont pas été pleinement satisfaites, l’arrêt des marches populaires n’a clairement pas été un acte unilatéral ni une concession sans contrepartie. Il entrait dans le champ des concessions mutuelles préalables à tout processus de négociation. Par ailleurs, le consentement à dialoguer en février 2018 traduisait l’échec de la stratégie de l’insurrection populaire. Faut-il rappeler que la coalition avait rejeté les offres de service de la Francophonie et de l’Uemoa en fin d’année 2017 ? L’enlisement de la lutte est plus imputable à la rigidité dont ont fait preuve les deux parties au cours desdites négociations qu’à l’arrêt des marches à proprement parler. Le dialogue n’a vraiment pas eu lieu. La complexité des négociations aurait dû appeler des accords partiels ou temporaires sur des points susceptibles de compromis.  Il est clair que miser sur la diligence des chefs d’Etat de la Cédéao, au mépris des règles élémentaires du droit international, pour démettre Faure Gnassingbé ou aliéner son pouvoir était aussi naïf que de persister à croire qu’une révolution adviendra au forceps au Togo. Toute stratégie révolutionnaire qui fait l’économie de la question de la force est vouée à l’échec. Evidemment, le pacifisme n’est pas ici en cause. Une révolution n’aboutit que lorsque la révolte des masses rallie à sa cause toute ou partie de l’Armée. Portés par un romantisme révolutionnaire, les inconditionnels du pavé font l’impasse sur les apories de ce moyen dont l’aboutissement relève plus du hasard que de la nécessité.

 (3) Les misères du culte de l’homme providentiel

« On peut même risquer l’hypothèse que Tikpi Atchadam s’est exilé moins pour des raisons de sécurité que pour se dérober au costume étouffant de l’homme providentiel. »

   Malgré le suicide politique de Gilchrist Olympio sur l’autel d’un accord politique passé avec Faure Gnassingbé, les Togolais n’ont pas renoncé au culte de l’homme providentiel. Depuis 2010, des vessies se sont bousculées sous les lanternes pour meubler le vide : Jean Pierre Fabre ; Alberto Olympio, Tikpi Atchadam, François Esso-Boko, et j’en passe des meilleurs. À chaque réincarnation, cet homme d’exception, a été rêvé beau, démiurge, riche, brillant, éloquent etc. paré de toutes les vertus et dépourvu de tout défaut. Une singularité en tous points contraire à l’oppresseur auquel on associe des attributs négatifs. Mais cet homme idéal est trop beau pour être réel. La plupart des prétendants, sur lesquels les Togolais jettent leur dévolu, finissent par décevoir les immenses espoirs placés en eux. Ecrasés par le poids de la tâche et/ou happés par un étrange effet pervers, les malheureux finissent cloués au pilori après avoir été portés au pinacle. On peut même risquer l’hypothèse que Tikpi Atchadam s’est exilé moins pour des raisons de sécurité que pour se dérober au costume étouffant de l’homme providentiel. Après son électrochoc du 19 août 2017, le chef de la mobilisation populaire est passé d’illustre inconnu à sauveur inespéré d’un pays assoiffé d’alternance et leader putatif d’une opposition en manque d’inspiration. C’était probablement trop pour ses frêles épaules.

   Il faut rompre avec cette tradition politique qui épuise le vivier des opposants et les contraint à la démagogie. Plutôt que d’élire un homme omniscient qui nous allègerait le fardeau, il faudrait en appeler à l’émergence d’une intelligence collective qui construise une alternative avant de se trouver une/des figure(s) d’incarnation. La lutte pour l’alternance et la démocratie au Togo doit être une lutte collective, participative et ouverte aux multiples de nos engagements et aux divers de nos appartenances. Ce n’est qu’à ce prix que nous gagnerons une République forte et une Nation démocratique.

*   *   *

    Les faux fuyants, l’enflure verbale et l’«entêtement rétrospectif» pavent la voie au massacre des innocents. Il est imprudent de réengager un nouveau bras de fer, en faisant l’économie de la critique des instruments et réflexes obsolètes qui minent la lutte. Reprendre et radicaliser une stratégie qui a montré ses limites, sans réévaluation préalable, c’est cela la définition de la pensée unique. Il faut soumettre toutes les stratégies à la rigueur du questionnement afin d’inventer une ingénierie politique axée sur l’efficacité et l’efficience. Il est encore temps de développer une approche systémique englobant toutes les énergies pour refonder l’agir politique oppositionnel. Réinterroger les finalités de la lutte, réexaminer les moyens mis en œuvre pour son accomplissement et redéployer des initiatives, c’est l’impératif du moment.

Récidiver. Recommencer. Créer. Tâtonner. Triompher de la fatalité. Voilà le programme !

10 avril 2019

CANADA

 


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