POLITIQUE & GOUVERNANCE

La chaire contre l’autel. Sur l’origine de l’origine des Ewé

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Dans son éssai Sortir de la grande nuit[1], le philosophe et historien camerounais Achille Mbembé prônait le dépassement de la séduction des « écritures de soi », héritées des poètes de la négritude ou de Cheikh Anta Diop, en appelant les Africains à cesser de se « raconter des histoires », à relativiser le fétichisme des origines en reconnaissant que « toute origine est bâtarde ; qu’elle repose sur un tas d’immondices » (p. 222). Avec l’épuisement de la philosophie de la négritude, le temps serait donc venu du désenchantement identitaire et de la renonciation à l’«entêtement rétrospectif» (Souleymane Bachir Diagne) ? Nous voila donc exilés d’un passé qui n’est plus une valeur refuge et sécurisante contre les incertitudes du présent. Les misères du présent ne peuvent plus être conjurées en inventant ou en se raccordant à un de ces passés glorieux que les Africains postcoloniaux adorent se raconter. Il n’en demeure pas moins qu’en tant qu’êtres historiques, le besoin de se raconter des histoires est intarissable. Dès lors, dans quelle temporalité loger l’expérience africaine du monde ? Dans la même veine, Jean-Godefroy Bidima, auteur d’une philosophie de la traversée[2], préconise un abandon du paradigme de l’identité – et de la mémoire- au profit de celui de la traversée : « Les philosophies africaines jusqu’aujourd’hui se sont occupées de promouvoir l’ayant-été, il s’agit maintenant de privilégier le non encore ». Pour lui, l’origine – « d’où on vient ? »- étant couverte d’obscurité et la fin de l’action humaine – « vers où allons-nous ? »- de brouillard, l’essentiel se résume à ce qu’on devient – «ce par quoi on passe». Si Achille Mbembé nous abandonne au seuil du présent, son compatriote Jean-Godefroy Bidima nous laisse aux portes du futur. Est-ce à dire que toute quête généalogique est fatalement vouée à s’abimer dans un « tas d’immondices » et dans l’inconnaissabilité ? La reconstruction de la mémoire de l’africain dans le miroir du présent, après les fardeaux esclavagistes et coloniaux, peut-elle échapper aux productions de fictions et aux reconstructions fantasmagoriques ? Est-il possible d’habiter l’Afrique au présent, un présent qui ne soit pas relativisé par le passé (qui n’est plus) ou le futur (qui n’est pas encore) ? Réponses et tentatives de réponses.

L’origine est « bâtarde »

Le roi Agokoli IV, en contestant la version officielle retenue par l’historiographie sur la généalogie de son peuple, remet en tension la dialectique tradition et science et porte la critique à deux niveaux. D’une part, cela pose un défi purement épistémologique (du fait de l’absence de méthodes et principes scientifiques pour appuyer sa réfutation); d’autre part, il remet en cause le monopole des historiens à dire le vrai sur le passé (quand on considère que les « sources orales » font partie, avec les sources écrites, de l’attirail de l’historien). À qui incombe le fardeau de la preuve historique ? À l’historien ou au gardien des us et coutumes ? Si le premier est un ouvrier de la preuve, le second est un producteur par analepse de fables. Cette confrontation entre le sujet de la science et son objet/source d’étude, débouche sur un dialogue de sourds, à la limite de l’ontogenèse et de la métaphysique de l’advenu. De cette confrontation, il n’est pas sûr que la vérité scientifique triomphe par la seule force de l’évidence.

L’objet du litige, par lequel est né le remous avec les professionnels de l’histoire, est un essai à thèse publié en 2018, Le royaume de Notsè[3], signé de l’Ewéfiaga Togbui Agokoli IV. En s’appuyant sur la tradition orale, le chef suprême des Ewé soutient que : « c’est à la dislocation de l’empire de Babylone que beaucoup de peuples ont pris leurs directions. Le peuple Ewe avec d’autres peuples, a cheminé pour traverser la mer Rouge avant d’arriver sur le continent africain par l’Egypte. Le peuple Ewe a vécu longtemps dans la vallée du Nil et s’est déplacé vers la Nubie (région du nord du Soudan et du sud de l’Égypte) puis au Soudan avant d’arriver dans la vallée du lac Tchad. Ce grand lac à l’époque avait abrité beaucoup de peuples : les Ewe, les Akan (Ashanti)… Ils y ont séjourné pendant plus de 100 ans »[4]. Assertion sans « fondement historique ni scientifique » riposte aussitôt l’historien Nicoué Gayibor[5], dans un texte dit de « Recadrage des historiens togolais ». Selon le président de l’Association des Historiens et des Archéologues du Togo (AHAT), le roi Agokoli IV se laisse abuser par les pasteurs allemands de la Mission de Brême, qui, dès la seconde moitié du XIXe siècle ont fixé les origines des Ewe sur les sites bibliques. En fondant son analyse sur les recherches des antiquisants et des archéologues de l’Afrique de l’ouest, Nicoué Gayibor établit l’origine des populations du golfe du Bénin dans la « région de la confluence du Niger et de la Bénoué (région de Nok sur le plateau Bauchi) autour du second millénaire avant J-C ». Quant au groupe ewe, à proprement parler, l’historiographie retient qu’il prit naissance à Notsè. Plus explicitement, l’historien précise que « sont Ewe tous les groupes de population qui retracent leurs origines à partir de Notsè, et dont les ancêtres ont quitté cette cité durant (ou après) le règne d’Agokoli à la fin du XVIè siècle. L’histoire des Ewe commence par conséquent à Notsè. Parler d’Oyo ou de Kétu comme lieux d’origine des Ewe est incorrect. En effet, il faut le répéter avec force, à Oyo et Kétu, n’ont vécu que des Yoruba -ou des groupes présumés tels-, dont les ancêtres furent à l’origine de la fondation de Tado ». Cette précision illustre parfaitement l’«origine bâtarde » développée par Achille Mbembé dans son essai sur l’Afrique décolonisée. L’origine n’est pas le lieu nimbé dans la transparence calme de la pureté absolue des premiers âges, mais un brouillard épais et indéchiffrable.

La vision biblique d’une naissance des Ewé consécutive à la chute de la Tour de Babel, à la confusion des langues et à la dispersion des peuples ; suivie d’une longue pérégrination jusqu’aux larges de l’Atlantique est une fable. Elle est épistémologiquement insoutenable et objectivement indémontrable. Ce récit lisse des origines, fondé sur la persévérance d’une unité ontologique malgré une traversée spatio-temporelle sur plusieurs millénaires; en plus d’être invraisemblable, omet volontairement les brassages, les abâtardissements et les immondices qu’aurait pu charrier le peuple Ewé. Toutefois, malgré les faiblesses de la thèse royale, une vérité historique suffit-elle, par son énonciation, à désarmer une croyance traditionnelle ? Une croyance, au sens d’Emmanuel Kant, est subjectivement suffisante, mais insuffisante objectivement. Le débat est loin d’être clos. « Il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies », selon Pierre Bourdieu reprenant Spinoza, qui, clôturerait la polémique sur le sujet. Dans l’espace public de la discussion, le choc est engagé entre la vérité matérielle de l’historien et la vérité transcendantale d’un roi. Ce duel entre l’autorité du savoir et l’autorité traditionnelle, la chaire et l’autel, l’histoire et la théologie, ne peut se résorber dans la simple administration de la preuve. Par-delà la distinction entre les ordres spirituel et temporel, les deux régimes de vérité sont auto-immunes. En général, le régime de vérité de l’historien est astreint à la récolte de traces et à l’examen d’archives. L’anarchiviologie de la thèse du roi Agokoli IV la situe d’emblée au-delà de la matérialité du fait historique. Son système de pensée ne s’architecture sur rien de tangible. Il faut donc déplacer le théâtre des opérations. En matière de vérité effective de la chose vécue, il faut parfois scruter au-delà du fait historique, à la confluence d’un affrontement périlleux entre pouvoir et savoir.

La fabrique des identités

La vérité de l’historien n’a de matérialité qu’adossée à la longueur des mémoires et la survivance de la trace. En cela, la régression temporelle vers l’origine butte inévitablement sur un manque irrécouvrable. Cette achronie, ce moment sans lieu, ni sens, ni référent, où la trace est devenue cendre, est qualifiée par le philosophe Jacques Derrida d’archi-trace ou d’archi-écriture. Structurellement, la trace peut toujours s’effacer, s’oublier, se perdre, mais l’archi-trace est déjà effacée. Selon Derrida, d’une part, elle [la trace] a déjà disparu dans l’oubli, n’existe plus. Mais d’autre part, nul ne peut garantir qu’une trace puisse être définitivement et radicalement effacée (De la grammatologie, 1974). Ainsi, à l’origine de l’origine (avant même l’origine, en un lieu inaccessible, pré-originaire), une trace a disparu. Au bord du gouffre de cette disparition, l’énigme originelle se forme, l’ouverture des intervalles et des espacements s’opère dans le temps et dans la parole. Là encore, on retrouve des analogies avec le motif mbembéen de « tas d’immondices » qui réfère ici à l’indisponibilité de l’origine.

Ainsi que le montre la philosophie derridienne, la quête historienne de l’origine est d’essence aporétique. Elle s’épuise dans le tranchant d’une troncature, une épochê qui ouvre sur l’apparaître et la signification. Jacques Derrida relevait que le mot grec « arkhè » nomme à la fois le commencement (l’originaire) et le commandement (l’autorité). Là où les choses sont supposées commencer, la loi commande, précisait-il. Dit autrement, toute fondation collective repose sur un manque et découle d’un acte arbitraire. La tentative éditoriale anachronique de l’Ewefiaga Agokoli IV, visant à déplacer le limes dans le temps et dans l’espace, est archétypique d’une opération de recommencement-commandement. Bien que soutenue par le premier ministre togolais Komi Selom Klassou, l’entreprise est vouée à l’échec puisse que ce commencement arbitraire ne jouît plus d’aucune autorité traditionnelle – une autorité à laquelle on obéissait simplement parce qu’elle commandait, selon Nietzche. Le recadrage de l’historiographie la plus pointilleuse met en jeu les mêmes mécanismes archéologiques, celle d’une fondation probabiliste corroborée non plus par l’autorité de la tradition mais par l’autorité du savoir. À la différence de son altesse Agokoli IV, les historiens travaillent sur des procédures rationnelles d’approximation du vrai. En plus de la dévaluation de l’autorité de la tradition, la démonstration historienne est imparable.

La proposition la plus édifiante du texte de N. Gayibor postule la naissance du groupe Ewé « durant (ou après) le règne d’Agokoli à la fin du XVIè siècle » à Notsè. En effet, c’est dans cet intervalle temporel défini et dans cet espace politique fini, mais également sous ce souverain en particulier, que l’ethnonyme Ewé puise sa signification historique et son épaisseur ontologique. L’identité Ewé n’est pas une essence intemporelle demeurée inaltérée au fil du temps, depuis une Babylone mythique, mais un produit politique d’affirmation collective situé dans l’espace et daté dans le temps. Cette proposition de N. Gayibor est d’inspiration constructiviste. Selon cette approche, les identités collectives sont des constructions politiques, hors de tout essentialisme. Alors même qu’ils ne sont substantiellement pas différents des Adja ou des Yoruba actuels, les Ewé ont subi un processus de différenciation qui a affecté les marqueurs les plus solides qui servent de socles à leur identité – comme les langues ou la culture. L’identité éwé s’est ainsi maintenue, malgré la dispersion, sur une origine fondatrice vivante à Notsè, par la répétition annuelle de rituels (Agbogbo-Za etc.) et grâce à la fidélité des mémoires. Lieu de mémoire, au sens de Pierre Nora, Notsè demeure « un cadre plus qu’un contenu, un enjeu toujours disponible, un ensemble de stratégies, un être-là qui vaut moins par ce qu’il est que par ce que l’on en fait »[6] .

Comme nous l’avons vu, l’approche constructiviste de l’identité immunise les collectifs contre le fétichisme des origines et de l’ethnonyme. De la région de Nok sur le plateau Bauchi aux bords de l’Atlantique, la fraction des populations du golfe du Bénin devenue les Ewé a sans nul doute porté d’autres ethnonymes, frayé avec d’autres peuples, a fécondé et été fécondé par d’autres, avant de devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. S’ils ont été autre que ce qu’ils sont aujourd’hui dans le passé, rien ne leur interdit de devenir autre à l’avenir. À la suite de la pensée d’Achille Mbembé, débarrassés de l’inconnaissabilité du passé, les Ewé pourraient s’ouvrir sur un « espace de circulation et de marchandage, flexible, à géométrie variable » (p. 183) où les réseaux imbriqués selon le « principe de l’entremêlement et de la multiplicité » (p.181) auront raison des frontières coloniales rigides. En faisant de la mémoire non plus des lieux « inamovibles » mais des « lieux incitatifs », la philosophie de la traversée de Jean-Godefroy Bidima leur promet la « corrosion du devenir » : « L’idée de traversée conjugue à la fois les possibilités historiques existant dans le tissu social et les tendances et motivations subjectives qui poussent les acteurs historiques vers un ailleurs. (…) La traversée s’occupe des devenirs, des excroissances et des exubérances, elle dit de quels pluriels une histoire déterminée est faite. » (p. 12). Et si l’identité éwé n’était que transitoire ? Comment peut-on être Ewé, pourquoi ne pas cesser de l’être, pourquoi ne pas se hâter vers les non encore accomplis qui sont en souffrance ? Quelle avenir pour l’identité après le naufrage de l’origine ?

RADJOUL MOUHAMADOU

radjoul20045@hotmail.com


TELECHARGER – MODUS OPERANDI – LA CHAIRE CONTRE LE TRÔNE. SUR L’ORIGINE DE L’ORIGINE DES EWE


Notes

[1] Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2010, 252p

[2] Jean-Godefroy Bidima, Introduction de la traversée : raconter des expériences, partager le sens, Collège international de Philosophie, « Rue Descartes », 2002/2 n° 36 | pages 7 à 18

[3] Ewéfiaga Togbui Agokoli IV, Le royaume de Notsè, Editions Awoudy, 2018, 140 p

Le livre a été préfacé par le Premier Ministre Komi Sélom Klassou, natif de Notsè en des mots très élogieux : « Pour nous qui avons eu le grand privilège de préfacer le livre, il n’y a rien d’étonnant, rien de surprenant quand on comprend l’étymologie du nom royal de l’auteur à savoir Ewefiaga c’est-à dire le grand roi des Ewés… Qui d’autre que lui peut maitriser les arcanes de cette histoire… de descendre aussi loin dans les tréfonds de l’anthologie pour en sortir la quintessence dans un style qui retrace et explique l’organisation des Ewés… tout en mettant en exergue la richesse de la langue Ewé ».

[4] Extrait disponible sur http://www.cultureautogo.com/2019/04/26/togbui-agokoli-iv-les-ewes-du-togo-viennent-de-babylone-et-non-doyo-au-nigeria/ [consulté le 30 avril 2019]

[5] « Recadrage des historiens togolais sur les origines des Ewe », Texte signé par Nicoué Gayibor, disponible in extenso en ligne : https://www.icilome.com/actualites/864877/prof-nicoue-gayibor-redescend-dans-l-intimite-du-peuple-ewe

Il est l’auteur d’un ouvrage majeur : Gayibor (Nicoué L.), Histoire des Togolais, Vol. I : Des origines à 1884. Lomé, Presses de l’UB, 1997, 443 p

[6] Pierre Nora, Entre mémoire et histoire, les lieux de mémoire, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. viii.


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